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Experts-comptables à Monaco : où l’IA rend du temps, mission par mission

Par Basile Caillé, associé gérant · 29 octobre 2026 · 11 min de lecture

Par Basile Caillé · 11 min

La Principauté limite à quarante le nombre d’experts-comptables autorisés à exercer. Au 31 décembre 2025, le Répertoire du Commerce et de l’Industrie comptait 7 414 entreprises en activité. Et depuis le 17 octobre 2026, la loi n°1.596 ajoute l’annexe aux comptes annuels et prépare l’arrivée des comptes consolidés. Dans un cabinet de Monaco, le temps qualifié est une ressource rare par construction. La question utile n’est donc pas de savoir si l’IA a sa place au cabinet, mais sur quelles tâches elle libère réellement des heures, et lesquelles doivent rester entièrement entre les mains de l’expert.

Experts-comptables
40au plus, autorisés à exercer en Principauté
Entreprises
7 414en activité au Répertoire du Commerce et de l’Industrie, fin 2025
Employeurs privés
6 444au 30 juin 2026 : autant de paies chaque mois
Créations
434établissements créés au premier semestre 2026

Sources : ordonnance souveraine n°11.774 du 13 février 2026 ; IMSEE.

Mission par mission : ce qui prend le temps, ce que l’IA peut préparer, ce que l’expert garde. Puis les trois gisements à ouvrir en premier, les questions que le secret professionnel impose de poser à tout outil, et une méthode pour mesurer avant de choisir.

01

Ce que la loi n°1.596 change pour la prochaine saison des comptes

La loi n°1.596 du 9 octobre 2026, publiée au Journal de Monaco le 16 octobre, modifie notamment la loi n°1.231 sur la profession, la loi n°408 sur les sociétés anonymes et le Code de commerce. Outre la disparition du titre de comptable agréé, dont les titulaires inscrits au tableau deviennent experts-comptables, trois changements touchent directement la charge de travail des cabinets :

  1. L’annexe entre dans les comptes annuels. Pour les sociétés anonymes comme pour les SARL, SNC et SCS, les comptes soumis à l’assemblée comprennent désormais le bilan, le compte de pertes et profits et l’annexe. Pour les sociétés anonymes, la loi n°408 renvoie à des modèles fixés par ordonnance souveraine.
  2. Les comptes consolidés arrivent. Les sociétés qui contrôlent une ou plusieurs personnes morales et dépassent des seuils fixés par arrêté ministériel devront établir des comptes consolidés et un rapport sur la gestion du groupe. Ces dispositions entrent en vigueur à une date fixée par voie réglementaire, au plus tard le 31 décembre 2026 ; à notre connaissance, les seuils n’étaient pas encore publiés à la date de cet article.
  3. Un nouveau critère pour les deux commissaires aux comptes. La société anonyme nomme un ou deux commissaires. Deux sont requis notamment lorsque deux des trois seuils (total de bilan, chiffre d’affaires, effectif), fixés par un arrêté ministériel que nous n’avons pas trouvé publié à ce jour, sont dépassés deux exercices de suite, ou lorsque la société établit des comptes consolidés.

02

Trois rythmes de travail, quatre gestes

L’IA ne rend pas le même service selon le rythme du travail.

Chaque mois
Le cycle mensuel : pièces, TVA, variables de paie. Des tâches courtes et très répétitives, multipliées par le nombre de dossiers. À la fin du premier semestre 2026, l’IMSEE recensait 6 444 employeurs privés en Principauté : autant de paies et de déclarations sociales chaque mois.
Chaque année
La saison des comptes : révision, annexe, rapport de gestion, assemblées, visa légal, audit légal, attestations. Des tâches longues et qualifiées, concentrées sur quelques mois et toutes alimentées par les mêmes données.
À chaque client
L’entrée en relation : lettre de mission, identification du client et de ses bénéficiaires effectifs, collecte des statuts et des pièces. Au premier semestre 2026, 434 établissements ont été créés à Monaco selon l’IMSEE : chaque nouveau client ouvre un dossier de vigilance, souvent avec des documents en plusieurs langues.

Sur ces trois rythmes, l’IA peut aider pour trois gestes. Le quatrième geste du métier reste celui de l’expert.

  1. L’IALiredes documents hétérogènes : factures, relevés, statuts, en français, en italien ou en anglais
  2. L’IARapprocherune pièce et une écriture, une attestation et des comptes, un registre et un dossier
  3. L’IARédiger une ébaucheune relance, un procès-verbal, une note d’annexe, une synthèse
  4. L’expertJugerconclure et signer

03

La grille, mission par mission

La grille suit les grandes missions du cabinet, de la tenue des comptes au commissariat aux apports, et y ajoute la vigilance LCB-FT. Le potentiel croise trois critères, les mêmes que ceux de la semaine témoin proposée plus bas : le volume de temps, la répétition, et la facilité de vérifier ce que l’IA a préparé.

Comptabilité et fiscalité : le cycle mensuel

Ce qui prend le temps
Obtenir les pièces manquantes, mois après mois ; traiter des factures en plusieurs langues (hors France, l’Italie est le premier fournisseur de la Principauté) ; contrôler la cohérence entre la TVA déclarée chaque mois et la comptabilité ; suivre, pour les entreprises industrielles et commerciales, la part du chiffre d’affaires réalisée hors de Monaco, qui les rend redevables de l’impôt sur les bénéfices à partir de 25 %.
Ce que l’IA peut préparer
La liste des justificatifs absents, par rapprochement avec les relevés bancaires ; des relances graduées, dans la langue du client ; un contrôle de cohérence avant chaque dépôt de TVA ; un suivi du ratio de chiffre d’affaires hors de Monaco au fil de l’exercice.
Ce que l’expert garde
La qualification fiscale des opérations, le traitement des écritures inhabituelles, le dépôt.

PotentielFort, sur tout ce qui entoure la saisie : collecte, relances, contrôles.

Comptabilité et fiscalité : la clôture

Ce qui prend le temps
Le dossier de révision, la recherche des variations anormales et des comptes d’attente ; l’annexe, à rédiger pour chaque société ; bientôt, pour les groupes au-dessus des seuils, la consolidation.
Ce que l’IA peut préparer
Un dossier de révision pré-rempli (soldes, variations d’un exercice à l’autre, comptes à justifier) et une liste de points d’attention classés ; une ébauche des notes de l’annexe, à partir des données de l’exercice et de l’annexe précédente ; pour la consolidation, la collecte et la mise en forme des comptes des filiales, y compris étrangères.
Ce que l’expert garde
Les estimations, les jugements, l’arrêté des comptes.

PotentielFort sur la préparation, à une condition : chaque proposition renvoie à sa source, pour être vérifiée d’un coup d’œil.

Social et RH

Ce qui prend le temps
Réunir les variables de paie de chaque client avant la déclaration aux Caisses Sociales, due au plus tard le 10 du mois suivant ; répondre aux mêmes questions des dirigeants et des salariés ; préparer les dossiers d’embauche (offre déclarée au Service de l’Emploi, autorisation préalable pour un salarié étranger).
Ce que l’IA peut préparer
Une collecte structurée des variables (absences, primes, entrées et sorties), avec relance automatique ; la liste des pièces d’un dossier d’embauche et l’état de chacune ; des réponses de premier niveau, tirées des notes et procédures du cabinet, relues avant envoi.
Ce que l’expert garde
Le contrôle et la validation de la paie, l’interprétation des textes, le conseil au dirigeant.

PotentielFort sur la collecte, moyen sur le reste.

Juridique

Ce qui prend le temps
La saison des assemblées, avec les convocations, le rapport de gestion, les procès-verbaux d’approbation et les dépôts auprès du Service du Répertoire du Commerce et de l’Industrie ; la mise à jour des bénéficiaires effectifs, à déclarer dans le mois de toute modification.
Ce que l’IA peut préparer
Un calendrier par société (clôture, assemblée, dépôts) ; des trames de convocations, de procès-verbaux et de rapports de gestion, à partir des comptes et des documents de l’année précédente ; une alerte lorsqu’un changement d’associé ou de dirigeant appelle une mise à jour des bénéficiaires effectifs.
Ce que l’expert garde
Les choix juridiques, la rédaction finale, le conseil.

PotentielFort, parce que le volume se concentre sur quelques semaines.

Conseil en gestion

Ce qui prend le temps
Situations intermédiaires, tableaux de bord, explication des écarts.
Ce que l’IA peut préparer
Le tableau de bord, un premier commentaire des variations, les questions à poser au dirigeant.
Ce que l’expert garde
Le conseil lui-même.

PotentielMoyen en heures, élevé en valeur : c’est ici que se réinvestit le temps gagné ailleurs.

Visa légal

Ce qui prend le temps
Pour chaque SARL, SNC ou SCS sans commissaire aux comptes (Code de commerce, article 51-9), rapprocher l’attestation du gérant, les comptes et les décisions de l’assemblée, pendant la saison des approbations.
Ce que l’IA peut préparer
Pour chaque société, un dossier de visa pré-rempli, avec l’attestation rapprochée des comptes et du procès-verbal, les écarts relevés et les points à faire préciser par le gérant.
Ce que l’expert garde
La conclusion et le visa, qui ne peuvent émaner que d’un membre de l’Ordre.

PotentielMoyen, et d’autant plus utile que le cabinet vise de nombreuses sociétés.

Audit légal

Ce qui prend le temps
La revue analytique, la préparation des sélections et des demandes de confirmation, la documentation des travaux, la lecture des documents reçus, dont, le cas échéant, la copie du rapport d’activité LCB-FT de la société.
Ce que l’IA peut préparer
Une revue analytique commentée, le suivi des demandes et des réponses, des ébauches de documentation et de correspondance.
Ce que l’expert garde
Le jugement professionnel, l’opinion, la certification.

PotentielMoyen à fort sur la documentation, dans un environnement maîtrisé : les données de la société contrôlée n’ont pas à en sortir.

Commissariat aux apports

Ce qui prend le temps
Réunir et lire la documentation d’un apport en nature (titres, contrats, évaluations) pour le rapport motivé (loi n°408 ; Code de commerce, article 35-3 pour les SARL).
Ce que l’IA peut préparer
La synthèse documentaire et la trame du rapport.
Ce que l’expert garde
L’appréciation de la valeur.

PotentielFaible en volume. Une mission ponctuelle, à ne pas outiller en premier.

Vigilance LCB-FT

Ce qui prend le temps
Les diligences de la loi n°1.362 (évaluation des risques, identification du client, de son mandataire et de ses bénéficiaires effectifs, vigilance constante), relancées à chaque entrée en relation et à chaque changement dans la vie d’un client.
Ce que l’IA peut préparer
Un dossier de vigilance pré-rempli à partir des statuts, des pièces d’identité et des registres ; les incohérences entre documents ; les rappels de mise à jour selon le niveau de risque.
Ce que l’expert garde
L’appréciation du risque, la décision d’accepter ou de poursuivre la relation, la déclaration de soupçon à l’AMSF.

PotentielFort. Des diligences normées, répétées à chaque dossier, où chaque vérification doit pouvoir être retracée.

Le rapport annuel LCB-FT

Il relève aujourd’hui de l’article 33 de la loi n°1.362 : les responsables désignés par les assujettis établissent chaque année un rapport d’activité et le communiquent à l’AMSF, sauf exceptions, avec copie le cas échéant au commissaire aux comptes (ordonnance souveraine n°2.318, article 31). L’ancien article 59, qui le confiait à un expert-comptable ou à un comptable agréé, est abrogé depuis le 30 septembre 2023 (loi n°1.549). Pour le cabinet qui accompagne ces responsables, sa préparation mobilise les mêmes gestes : lire, rapprocher, rédiger.

En résumé, les missions classées par potentiel, avec les gestes que l’IA peut y prendre en charge :

MissionLireRapprocherÉbaucherPotentiel
Cycle mensuelouiouiFort
ClôtureouiouiFort
Collecte socialeouiouiFort
JuridiqueouiFort
Vigilance LCB-FTouiouiFort
Audit légalouiouiMoyen à fort
Visa légalouiMoyen
Conseil en gestionouiouiMoyen
Commissariat aux apportsouiFaible

04

Trois gisements à ouvrir en premier

  1. La collecte et les relances du mois

    Le volume le plus élevé, la répétition la plus forte, et une vérification immédiate : une relance se relit d’un coup d’œil. C’est le terrain naturel d’un agent, qui enchaîne la détection des pièces manquantes, la relance et le suivi, sous le contrôle du collaborateur.

  2. La saison des comptes, en un seul dossier par société

    Révision, annexe, procès-verbaux, visa ou audit reposent sur les mêmes données : les préparer ensemble, à partir d’une seule source, évite les ressaisies d’un document à l’autre. L’annexe, nouvelle pièce de chaque clôture, rend ce gisement plus net.

  3. L’entrée en relation et la vigilance

    Lettre de mission, identification, bénéficiaires effectifs, mises à jour : un travail normé, documenté, où la traçabilité de chaque vérification est précisément ce qui est attendu.

À l’inverse

Deux zones ne sont pas des gisements : la saisie et le lettrage, lorsque le logiciel de production les couvre déjà, et tout ce qui relève de la conclusion (certification, visa, opinion, appréciation d’un apport, décision de déclarer un soupçon).

05

Le secret professionnel fixe le cadre de tout outil

Le secret professionnel des membres de l’Ordre (loi n°1.231, article 29, sous les peines de l’article 308 du Code pénal) ne s’assouplit pas parce que l’IA entre au cabinet : c’est à l’outil choisi de s’y plier. Quatre questions, et pour chacune la pièce à demander :

  1. Où sont les données ?

    Hébergement des pièces et des écritures, sauvegardes comprises, et pays depuis lesquels on peut y accéder. Notre article sur les transferts de données hors de Monaco détaille la liste des pays adéquats publiée le 16 octobre.

    Pièce à demanderLa liste des lieux d’hébergement et des sous-traitants, support compris.

  2. Servent-elles à autre chose ?

    Les données des clients ne doivent pas servir à entraîner un modèle tiers.

    Pièce à demanderLa clause du contrat qui l’exclut.

  3. D’où vient chaque proposition ?

    Une relance, une imputation ou une note d’annexe doit renvoyer à sa source : la pièce, l’écriture, la règle appliquée.

    Pièce à demanderUne démonstration où chaque proposition affiche ce renvoi.

  4. Qui signe ?

    Rien ne part chez un client et rien n’est déposé sans la validation d’un membre habilité de l’équipe.

    Pièce à demanderLe journal des validations, tel qu’il sera conservé.

06

Par où commencer : la semaine témoin

Une semaine de relevé suffit pour désigner la bonne première tâche, de préférence en période chargée et auprès des collaborateurs autant que des associés : ce sont eux qui vivent la répétition au quotidien. Pour chaque tâche, six colonnes, comme dans cet exemple aux chiffres fictifs :

Semaine témoin · exemple
TâcheQuiTemps passéDossiersGeste dominantVérifiable en moins d’une minute
Relancer les pièces de septembreCollaborateur4 h 3022RapprocherOui
Préparer le procès-verbal d’approbationAssocié2 h 155RédigerOui
Apprécier une provision pour litigeAssocié1 h 301JugerNon

Le temps se note sur la semaine, au quart d’heure près. Le geste dominant est l’un des quatre : lire, rapprocher, rédiger ou juger. « Vérifiable » s’entend une fois la tâche préparée.

Au bout de la semaine, additionnez le temps par tâche, toutes personnes confondues, et posez trois questions :

  1. Laquelle revient sur le plus grand nombre de dossiers ?
  2. Laquelle dépasse une demi-journée par semaine ?
  3. Laquelle est vérifiable en moins d’une minute ?

La tâche qui réunit les trois est le bon point de départ : dans l’exemple, la relance des pièces. Si aucune ne les réunit, retenez celle qui pèse le plus en temps parmi les tâches vérifiables en moins d’une minute ; une tâche dont le geste dominant est « juger » n’en fait jamais partie.

Notre démarche

Partir de ce relevé, construire un prototype sur vos dossiers, dans un environnement hébergé à Monaco ou sur un cloud privé européen, sous votre contrôle, mesurer, puis décider (notre méthode). Notre page expertise comptable présente notre approche, et l’estimateur donne un premier ordre de grandeur pour votre cabinet.

07

Les heures retrouvées, pour quoi faire

Dans une profession dont l’effectif est plafonné, chaque heure dégagée sur la collecte, la mise en forme et la ressaisie devient une heure disponible pour ce que seul l’expert peut faire : une saison des comptes qui s’enrichit de l’annexe et bientôt de la consolidation, et le conseil, pour aider les dirigeants à lire leurs chiffres, pas seulement à les déposer.

Reste une question, que chaque cabinet tranchera à sa manière. L’article 2 de la loi n°1.231 permet à l’expert-comptable de conseiller accessoirement ses clients dans plusieurs domaines, dont le numérique.

Ce que le cabinet aura appris en outillant ses propres missions deviendra-t-il un conseil pour des clients qui se posent les mêmes questions sur leurs factures, leurs relances et leurs données ?

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